Dormition de la Mère de Dieu

icône de la Dormition de la Mère de Dieu

Un texte du métropolite Georges Khodr sur la Dormition de la Mère de Dieu

Texte arabe paru dans le quotidien libanais An Nahar le Samedi 9 août 2003. Traduction française de Raymond Rizk.


Le 15 août est célébrée la plus grande des fêtes mariales, nommée en Orient fête de la Dormition de la Mère de Dieu. Les textes liturgiques de cette fête évoquent le passage de Marie « à la Vie, puisqu’elle est la Mère de la Vie ». L’Église primitive a reconnu la mort de Marie, mais elle chante liturgiquement sa résurrection. Les théologiens de mon Église sont divisés sur ce sujet qui n’a pas été codifié par une décision dogmatique. Cependant, la poésie liturgique n’est-elle pas une source de croyance ou de quasi-croyance ?
Ce qui m’importe aujourd’hui, c’est que notre compréhension soit juste quand nous parlons de cette femme qui occupe une place particulière dans le cœur du Père. Seule femme à avoir enfanté au monde Son Fils Unique, et avoir réalisé cet événement merveilleux que l’être humain est issu de l’Absolu de Dieu, et que pour la première fois, il a pris conscience qu’il pouvait ne pas provenir « du sang et de la chair, ni du vouloir de l’homme » (Jean 1: 13), ou de la femme, mais bien de la Vérité et de sa beauté.


Dieu s’est également fait connaître, non seulement par les paroles des prophètes — bien que cela demeure vrai —, mais en se manifestant à l’humanité entière par l’intermédiaire d’une femme, établissant ainsi une union dualité exempte de toute division. Nous en sommes venus à dire que le Christ partage notre chair et nos os, et à nous qualifier nous-mêmes de la race de Dieu. Cette forme d’intimité entre Dieu et l’homme — dans laquelle Dieu conserve Sa transcendance et l’homme sa dignité sans sentiment d’infériorité, bien qu’il fasse montre d’humilité par amour et vérité — existait de toute éternité dans la pensée de Dieu.
Cette jeune femme — qui, par sa stature et sa pureté, surpasse tous les hommes et toutes les femmes — est le choix éternel de Dieu, celle qui fut élue et envoyée « lorsque les temps furent accomplis ». Je ne partage pas l’opinion défendue par certains de nos grands anciens, selon laquelle Dieu aurait préparé l’histoire pour accueillir Son Fils. Tous les temps sont mauvais. D’ailleurs Les saintes Écritures ne disent-elles pas : « Il est venu chez les siens, et les siens ne l’ont pas accueilli » (Jean 1 : 11) ? Et « Dieu fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons » (Matthieu 5 : 45). Pourtant, à l’instant fixé par Sa sagesse, Dieu a porté son regard sur Ses créatures et cette jeune fille, issue de la terre des prophètes, a trouvé grâce auprès de Lui, afin que Dieu et l’humanité puissent ressentir leur profonde proximité — une proximité qui a trouvé son expression ultime dans le sang versé sur le bois de la Croix.


Tout cela n’aurait pas été possible si cette Vierge de Nazareth n’avait dit au messager divin : « Je suis la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon ta parole » (Luc 1 : 28). Dans le christianisme, nous avons eu l’audace de dire que Dieu a attendu la réponse des êtres humains, ou leur invitation pour venir. D’ailleurs Isaïe avait dit jadis : « Voici que la vierge concevra et enfantera un fils » (7 : 14), et ses parents l’appelèrent Yehoshua, c’est-à-dire YHVH (Dieu) sauve, devenu « Iassou’ » (يسوع) dans le christianisme arabe médiéval de cette région. La lettre Alpha en grec ancien étant prononcée comme une consonne pharyngale, elle est devenue « ’Issa » (عيسى) chez les Arabes de la Péninsule. Quoi qu’il en soit, cette femme a manifesté que Dieu libérera (c’est là le sens du mot salut) l’homme de ses péchés par les paroles que dira son Fils, car Ses paroles sont l’essence même de Son amour.


Pourquoi l’Église chrétienne a-t-elle insisté, elle si fidèle à l’Évangile, que Marie ne s’est pas mariée avec Joseph ou quelqu’un d’autre après avoir enfanté le Seigneur, alors que les Écritures mentionnent les « frères de Jésus » ? Elle a toujours présumé qu’il s’agissait de parents proches, car la langue hébraïque englobe certainement sous cette appellation les cousins paternels ou maternels. D’ailleurs rien dans le texte évangélique n’impose au lecteur de comprendre qu’ils étaient des frères de sang de Jésus.
Pourquoi l’Église a toujours accordé une grande importance à la perpétuelle virginité de Marie et l’a dogmatisée lors du cinquième concile œcuménique ? Ce n’est certainement pas à cause d’une souillure du mariage, quand le Nouveau Testament l’a déclaré saint à maintes reprises, que les Églises anciennes l’ont considéré comme un de leurs sacrements, et tous les chrétiens y voient un saint engagement et une alliance éternelle.
Qui possède un discernement spirituel perçoit l’unité établie entre le Christ et Marie, et quand il comprend le mystère de leur dualité — ou du couple spirituel qui les lie — il se rend compte qu’il est impossible que Marie puisse être entrée dans un autre couple, et il apprend à ne la contempler qu’avec Jésus.


Le mystère ne se dévoile qu’à ceux qui sont capables d’aimer. C‘est pourquoi le Seigneur en Croix s’adressa au « disciple bien-aimé » dont l’identité demeure inconnue, qui se tenait aux côtés de Marie, en disant : « Voici ta mère ». De même, il dit à Sa mère : « Voici ton fils ». La sainte Tradition de l’Église a compris de ces paroles que tout « disciple bien-aimé » devient fils de Marie, enfant de sa virginité, dont elle fut le modèle accompli. Toutefois, ce mystère ne s’accomplit que si nous sommes vierges spirituellement, comme le dit Maxime le Confesseur : « Le Christ fait de l’âme vierge une mère qui l’enfante » (Ambigua 42. PG 91, 1348c-1349a). Ceci veut dire que tout enfant de Marie enfante la présence de Jésus dans ce monde.
C’est une attitude purement évangélique que de faire une place à Marie et à ses significations dans ton âme et dans ta vision des choses divines. Ne dis pas de manière superficielle : « Pourquoi m’intéresser à Marie alors que j’ai le Christ ? ». C’est Lui-même qui a voulu qu’elle t’importe. Après que la porte s’est refermée sur Marie et son Jésus, ton Seigneur t’a accordé de l’ouvrir par ta fraternité avec Lui et ta filiation envers Sa mère.
Aux noces de Cana en Galilée, le vin venant à manquer, « la mère de Jésus lui dit : “Ils n’ont pas de vin”. Jésus lui répondit : “Femme, qu’y a-t-il entre moi et toi ? Mon heure n’est pas encore venue”. Sa mère dit aux serviteurs : “Faites tout ce qu’il vous dira” » (Jean 2 : 3-5). Mais Il changea l’eau en vin, c’est-à-dire qu’après avoir mis une distanciation entre elle et Lui, Il a fini par accéder à sa demande. Nous apprenons de ce récit que Marie savait que son Fils ferait ce qu’elle lui demande. Et Il l’écoute aujourd’hui encore, si nous nous adressons à elle et désirons qu’elle soit notre médiatrice auprès de Lui. Certes, elle n’est pas la médiatrice, en se qui concerne notre salut, car le salut a été accompli par Lui il n’y a rien à y ajouter. Mais il n’en reste pas moins que nous sommes en communion de prière avec elle, et qu’elle est en communion avec Lui, car le lien qu’Il a établi entre eux lors de Son Incarnation demeure à jamais. Elle a dit dans l’Évangile de Luc : « Voici que désormais toutes les générations me diront bienheureuse ». Si cela signifie quelque chose, c’est que nous avons avec elle une relation entre des enfants et leur mère. Cependant, le plus important aux noces de Cana, c’est que le Seigneur a agi selon la parole de Marie. Mais la grande vérité est que nous recevons Marie du Christ. C’est pourquoi l’icône ne la sépare jamais de Lui. Elle Le porte toujours en elle pour suggérer qu’à ses propres yeux, elle ne se donne pas elle-même, puisqu’elle se considérait un rien. Elle Le porte pour Le pousser vers nous, afin que nous Le portions à notre tour, comme si nous étions devenus Sa mère, ainsi que le dit saint Maxime.

icône de la Dormition de la Mère de Dieu célébrée le 15 août

C’est ce que nous révèle l’icône de la Dormition. Marie est allongée sur un lit, et le Christ est debout près d’elle. Il la porte enveloppée d’un linceul. Son apparence entre Ses mains est celle d’un enfant. Il la porte pour l’amener au ciel après qu’elle L’a porté sur la terre.


Bien que l’icône les représente ensemble, nous ne devons pas nous laisser aller à une piété populaire pleine d’affabulations qui ferait de la Vierge le centre de notre attention spirituelle. Elle n’en est pas le centre. Elle est avec son Fils. Malgré son élévation au-dessus des anges et de tous les saints, elle demeure une créature. Bien qu’elle soit dans la gloire divine, elle ne possède pas d’efficacité indépendante de Lui. Elle vient du Seigneur et c’est ainsi que nous devons la voir. Bien que nous joignions souvent les saints à notre invocation au Seigneur, nous devons savoir que seul le Seigneur a la puissance de nous exaucer, et aucune autre puissance ne peut s’ajouter à la sienne. Les justes sont dans le Royaume avec le Christ et autour de Lui. Se trompent lourdement ceux qui s’adressent dans leurs prières aux saints sans recourir au Seigneur, ou en Le mentionnant incidemment. Cette attitude peut être qualifiée de « polythéisme psychologique ». Il ne faut pas exclure la Vierge de nos prières, mais il n’est pas légitime de s’adresser à elle en oubliant son Fils.
Certain discours populaire, affirmant qu’il faut s’adresser à la Vierge en premier lieu et demander son intercession avant toute autre, n’est pas un discours conforme à la sainte doctrine, mais pêche par fondamentalisme. Ils justifient leur attitude en arguant que Marie, en tant que mère, est plus proche de nous, tandis que le Christ serait lointain en raison de Sa divinité. Cette justification relève du paganisme même. Personne n’est aussi proche de nous que le Sauveur, et les saints n’ont d’existence qu’en Son cœur. L’importance de Marie aux yeux de Jésus ne réside pas dans le fait qu’elle soit sa mère, mais dans le fait qu’elle garde la parole de Dieu et la médite dans son cœur. C’est parce qu’elle gardait Dieu dans son cœur qu’elle a pu devenir la Mère du Seigneur dans la chair.


Je ne pense pas qu’un seul chrétien se soucie du fait que Marie soit une femelle ou une femme au sens purement biologique. Elle n’est pas un modèle pour les seules femmes, mais elle est un modèle pour tous les croyants. Les chrétiens ne l’honorent pas pour sa féminité. Elle n’est pas Astarté que nous avons combattu depuis l’Ancien Testament, tout comme nous avons combattu Baal, la divinité masculine. « Il n’y a plus ni homme ni femme ; car tous vous êtes un en Jésus-Christ » (Galates 3, 28). Nous n’avons pas copié sur le paganisme le culte des déesses féminines ou des dieux mâles. Marie n’est pas l’objet de notre adoration. Cependant, les croyants doivent se comporter dans leurs prières privées conformément à ce qui se passe dans le culte public de l’Église, où le Christ est le centre des célébrations, et les chrétiens se rassemblent autour de Lui comme les justes dans le Royaume. La vigilance théologique est fondamentale. Le saint est uniquement un objet de vénération (dulie), et l’adoration (latrie) est due à Dieu seul. Cependant c’est une immense richesse spirituelle que de contempler l’unité qui existe entre Dieu et Ses élus.
Marie est pour nous la Nouvelle Ève qui nous révèle la pureté. La dimension mariale de chaque âme est son chemin vers le Royaume. L’homme et la femme portent en eux la séduction de la première Ève et l’énergie mariale qui peut mettre fin aux méfaits d’Eve en chaque être humain.
Lorsque la fête arrivera dans quelques jours, nous supplierons celle dont nous commémorons la Dormition dans le Christ de nous inspirer d’être toujours contre la poitrine de son Fils, pour entendre les paroles exprimant Son amour pour nous. Si celles-ci ne s’interrompent pas, nous serons, à l’instar de Marie, plus élevés que les anges.
Métropolite Georges Khodr

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