« Que votre cœur ne se trouble pas »

Que votre cœur ne se trouble pas Homélie prononcée par père Jean Drancourt aux funérailles de père René Dorenlot

Homélie prononcée par père Jean Drancourt aux funérailles de père René Dorenlot

« Que votre cœur ne se trouble pas » dit le Seigneur à ses apôtres lorsqu’il les prépare à son départ vers le Père. c’est par ses paroles que commence l’homélie de père Jean Drancourt lors des funérailles de père René Dorenlot ce mercredi 26 novembre 2025.

« Que votre cœur ne se trouble pas » dit le Seigneur à ses apôtres lorsqu’il les prépare à son départ vers le Père. Nous entendons ta Parole, Seigneur, mais comme nous avons du mal à la mettre en pratique alors que père René rejoint, à son tour et à ta suite, le Royaume de Dieu, la Sainte Trinité. Pourtant, quelques versets plus loin, la leçon se fait encore plus directe : « Si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais au Père ». Cette parole s’impose à nous dans sa fracassante vérité. Elle s’impose à nous, à la famille naturelle de père René, aux proches et à la famille ecclésiale, à nous tous qui sommes dans la douleur du départ et de l’absence. Elle s’impose à nous et met notre foi à l’épreuve d’une réalité dont nous faisons l’expérience dans notre chair : la mort. La douleur, la mort vécues d’abord dans sa pratique de médecin seront des interrogations essentielles à l’origine du cheminement spirituel de père René. Voici ce qu’il livrait dans un entretien qu’il avait accepté de donner, malgré sa répugnance à parler de lui :

« La pensée de la mort – il faut aussi parler de la pensée sur la mort – a toujours été présente dans mon esprit, depuis mon installation en tant que médecin. Cette pensée est le fruit direct de mon expérience de la souffrance présente autour de nous : maladies, douleurs, décès, déchirements, angoisses, deuils, etc. C’était en somme mon lot quotidien, dans le cadre de mes responsabilités professionnelles, et c’est ce qui a conduit à ma conversion personnelle puis à mon entrée dans l’Église du Christ ».

À partir de ces réalités accablantes auxquelles son activité professionnelle lui demandait de faire face, père René ne cessera, bien avant de rencontrer le Christ, de se laisser questionner. Sa vie, à laquelle il faut associer Karine, son épouse bien-aimée pourrait très bien illustrer le verset de l ’Évangile de St Mathieu : « Demandez et l’on vous donnera, cherchez et vous trouverez, frappez et l’on vous, ouvrira » (7,7). En effet, la réponse viendra après de nombreuses pérégrinations, aussi bien géographiques, intellectuelles que spirituelles. Le père René a demandé ; il a cherché, il a trouvé car quelqu’un lui a répondu. Il s’est détourné de toute théorie, de toute idéologie ou « croyance », pour rencontrer quelqu’un : le Christ notre Dieu, sa croix et sa Résurrection. De ce fait, sa foi n’était pas éthérée, vaporeuse, idéalisée. S’étant construite sur des réalités expérimentées dans sa vie personnelle et en tant que médecin, elle était « incarnée ».

Souvent, aujourd’hui, dans nos églises orthodoxes nous nous plaignons du manque de guides spirituels.  Il est bon que nous ressentions ce besoin, mais peut-être ne cherchons-nous pas au bon endroit. Nous cherchons souvent le spectaculaire, les paroles percutantes, le contact « direct » avec les choses d’en-haut, les visions surnaturelles, la « clairvoyance », les « pouvoirs » spirituels… Alors si c’est ce que nous cherchons, en effet les guides spirituels manquent, et si par hasard on croit en rencontrer qui répondent à ces critères, on peut s’interroger sur leur véritable niveau spirituel. Or, nous savons que nous avons besoin de guides sur le chemin de la Foi, car ce chemin est plein d’embûches, semées par celui qui veut nous égarer ; mais savons-nous reconnaître ceux que le Seigneur met sur notre route ?

Père René est de ceux-là. Dans les paroisses qu’il a servies, il a été mis sur la route de beaucoup, et ceux-ci ont aisément reconnu un véritable guide, que ce soit dans la confession ou les entretiens spirituels. Ses conseils, toujours distribués avec parcimonie et toujours encadrés par le souci d’être fidèle à l’enseignement de l’Eglise étaient pleins d’humilité, car ils trouvaient leur source dans une vie de recherche, pleine de plaies et de bosses.  Son humilité était loin d’une construction feinte, mais constitution même de sa personne, fruit de la conscience aiguisée que la plénitude nous est donnée dans l’Église du Christ, et dans le même temps aveu de notre incapacité à accueillir l’immensité du don. En cela, il était et reste le témoin de la grande Tradition de l’Église orthodoxe. Son exemple va nous manquer : sa simplicité et sa sobriété, aussi bien dans sa vie personnelle et spirituelle que dans la célébration liturgique et son amour de l’Église.

Il y a une trentaine d’année, alors que Mgr Serge (Konovalov) effectuait une visite pastorale à la paroisse saint Serge et saint Vigor de Colombelles que père René a desservi de nombreuses années, il s’est adressé aux paroissiens en disant du père René : « Vous avez une perle ». Oui, nous avions, nous avons toujours une perle en la personne du père René. Beaucoup d’entre nous le savent, qui ont su percer sa réserve naturelle pour découvrir l’homme de cœur, l’homme du cœur. Le Seigneur a trouvé Lui aussi une perle de grand prix pour servir son Église car père René, en acceptant la grâce du sacerdoce a coopéré infatigablement avec Lui pour rassembler les brebis.

Au-delà de tout ce que je lui dois, deux souvenirs resteront gravés dans ma mémoire :

Ses larmes du jeudi saint lors de la lecture des 12 évangiles de la Passion. Dans une célébration pleine de sobriété comme il savait le faire, père René laissait transparaître ici (sans aucune ostentation) combien il vivait intensément et intérieurement ce qu’il célébrait. « L’actualisation du mystère » que constitue la liturgie prenait ainsi tout son sens et père René nous l’enseignait par son comportement.
Notre dernière entrevue, une dizaine de jours avant son départ. Père René ne pouvait plus parler, mais quel échange à travers le contact de nos mains !… Et son regard aimant, pénétrant d’une si profonde douceur que c’est l’image de Dieu qui se révélait à nous. Père René était alors véritablement lui-même. Moment inoubliable.

Je voudrais terminer par les paroles du père René lui-même, toujours dans l’entretien évoqué plus haut :

« Il ne faut pas craindre la mort. Il faut l’attendre en paix. Nous quitterons notre façon d’être présent pour une autre. Certainement nous continuerons de rester les mêmes, quoiqu’autrement. La vie se poursuivra de plus en plus proche de Dieu, de son amour, de sa lumière ! Il n’y aura ni rupture, ni césure, seulement un changement d’état que nous n ’avons pas à imaginer, mais où nous serons libérés de nos péchés, de nos souffrances, de nos douleurs, allant, comme le promet saint Grégoire de Nysse, vers des commencements sans fin. Il est raisonnable de penser que Dieu nous transfigurera à la mesure de son amour. Et que dans cette félicité vivante, nous partagerons notre joie avec ceux que Dieu nous aura donnés d’aimer en ce monde, pour moi : ma femme, ma fille, mes petits-enfants et combien d’autres personnes. Non, il n’y a rien à craindre de la mort. Car après la vie continue, glorieuse. »

Et puis, à nous qui sommes dans la peine, écoutons la suite :

« Et pour ma part, le sacrement (car c’en est un) des funérailles m’est devenu de plus en plus cher. C’est mon service préféré, abstraction faite, bien entendu, de la Sainte Liturgie. J’en ressens toujours les tonalités si prenantes comme une fête, en même temps qu’un acte de foi affirmé dans la miséricorde divine et la joie assurée de connaître un jour le Christ comme nous sommes connus de LUI. C’est le sacrement qui efface toute tristesse de ce monde. Oserais-dire, le jour venu, avec et après le père André Scrima, que cela sera « la plus grande fête de mon existence ».

Merci père René, merci de tous ces partages et merci de continuer à nous guider.

père Jean Drancourt

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