Rencontres avec le Liban orthodoxe
Le père André Jacquemot était au Liban, du 18 au 28 août 2025. Il nous en fait le récit.
Nous étions trois (moi-même, Quentin et Nicolae), reçus comme une délégation de la paroisse orthodoxe des Trois-Saints-Hiérarques à Metz. Nous étions accompagnés et guidés sur place par Émilio et Rebecca, nos jeunes amis libanais de la paroisse, qui ont impliqué leurs familles et leurs amis, et qui ont tout organisé : les déplacements, les hébergements, et surtout, les contacts préalables avec les responsables des églises et monastères pour préparer nos visites.
Le programme comportait un aspect touristique, avec la visite de sites archéologiques et patrimoniaux emblématiques (Byblos, Baalbeck, Beit Eddine…) et de sites naturels du littoral et de la montagne libanaise. Mais l’essentiel était la rencontre avec le Liban orthodoxe. Pour donner le ton de notre pèlerinage, voici le message de bienvenue que le Père Porphyrios a prononcé pour nous le samedi 23 août dans l’église Saint-Sisoès à Dar Chmizzine :
Avec un grand amour et une joie spirituelle sincère, la paroisse humble et simple de Dar Chmizzine accueille le Révérend père André Jacquemot, venu de l’Église orthodoxe en France. Votre présence parmi nous aujourd’hui est une bénédiction pour nous tous, et une occasion de vivre le sens véritable de la communion ecclésiale, en expérimentant que l’Orthodoxie est une seule Église, sainte, catholique et apostolique, présente aux quatre coins du monde.
Elle est aussi un témoignage de la foi orthodoxe en France, vivante et active, et un témoignage de votre attachement à la terre d’Antioche qui, la première, a proclamé le Nom du Christ, et en particulier au Liban, pays du cèdre blessé.
Nous nous réjouissons de vous rencontrer, car vous nous apportez un témoignage vivant de l’unité de la foi – unité que ni les langues ni les origines ne peuvent diviser, mais que rassemble le Nom du Christ et la Parole de Dieu.
Cette rencontre bénie nous rappelle que nous sommes tous les enfants d’une seule famille dans le Christ.
On ne saurait mieux exprimer l’esprit dans lequel s’est déroulé tout notre parcours, l’accueil chaleureux que nous avons reçu dans les églises et les monastères. En nous accueillant, c’est en quelque sorte toute l’orthodoxie en France qu’ils accueillaient. Partout, nous nous sentions dans la même Église du Christ, partageant la même foi orthodoxe, la même prière, sans que certaines variantes locales dans la manière de faire soient un obstacle.
Ce qui aurait pu rester une visite à caractère privé est devenu un événement ecclésial.

Parmi les lieux visités
Nous avons visité en tout une vingtaine d’églises et de monastères, en nous fixant successivement sur deux régions : le district de Koura (Liban Nord, un peu au sud de Tripoli), majoritairement orthodoxe, et la région centrale (Beyrouth et le Mont Liban). Toutes les visites ont donné lieu à des rencontres et des partages spirituels très riches. Nous nous limiterons ici à quelques événements qui nous ont particulièrement marqués :
La visite du très impressionnant monastère de Hamatoura, accroché sur une paroi rocheuse verticale de la montagne du même nom. Son histoire est liée aux figures de saint Jaques de Hamatoura (martyrisé par les mamelouks au XIVe siècle, après y avoir rétabli la vie monastique) et du père Isaac (nouveau restaurateur dans la deuxième moitié du XXe siècle). Comme l’accès à pied par le bas de la montagne est difficile, le monastère nous a envoyé un véhicule tout-terrain pour nous faire accéder par le haut. Il nous a tout de même fallu descendre (puis remonter) plusieurs centaines de marches. Là, après la participation à une paraclisis, nous avons été invités à partager le repas monastique. Ensuite, nous avons pu échanger longuement avec le père Séraphin, connu entre autres pour son travail sur le chant byzantin en langue arabe.
La Vigile à l’église déjà citée de Dar Chmizzine, le samedi soir 23 août. C’est toute la paroisse qui avait préparé l’office pour notre venue. Les deux chœurs byzantins, sous la direction du professeur Ziad, ont exécuté les chants alternativement en arabe et en français. Le père Porphyrios m’a laissé présider l’office, qui s’est déroulé de manière très naturelle.
La Liturgie du dimanche 24 août, au monastère patriarcal lié au célèbre Institut de théologie de Balamand. J’ai eu le privilège de concélébrer, avec la bénédiction du Patriarche, Jean X d’Antioche, qui était présent dans le sanctuaire. La Liturgie était présidée par le Métropolite Nicolas de Hama (une ville de Syrie), assisté d’une douzaine de prêtres et hiéromoines. J’étais ému et un peu intimidé au milieu de cette sainte assemblée, qui pour moi représentait toute l’Église d’Antioche, présente sur cette terre biblique depuis que le christianisme y est né.
La dernière étape de notre parcours était le monastère Saint-Michel de Baskinta (Mont Liban). Le père higoumène Youhanna nous a reçus longuement et nous a interrogés sur la vie de l’orthodoxie en France. Notre séjour au Liban s’est achevé dans ce monastère avec les Vêpres, avec les prières et les lectures en arabe et en français.




Le renouveau de l’Église orthodoxe au Liban
Au premier abord, on n’est pas dépaysé quand on a déjà visité la Grèce, la Roumanie ou le Mont Athos : on retrouve la même vie dans les monastères du Liban. C’est progressivement, au fil de nos visites, que nous avons pris conscience du spectaculaire renouveau orthodoxe qui a eu lieu dans les dernières décennies. Cela se voit déjà au niveau architectural : on compte beaucoup de nouvelles églises, et les plus anciennes ont été entièrement rénovées. Elles sont pour la plupart ornées de fresques, réalisées par des peintres venus notamment de Grèce ou de Roumanie, dans le respect des canons iconographiques retrouvés.
Nous connaissions déjà le bon niveau d’instruction dans la foi et de formation théologique des jeunes libanais orthodoxes venus en France. Cela s’est confirmé sur place, où nous avons rencontré des jeunes activement impliqués dans la vie de l’Église. Il est symptomatique que, lors de nos visites, on nous donne le récit des miracles opérés par les saints ou par les icônes de la Mère de Dieu. Cela témoigne d’une proximité avec les réalités divines dans la vie quotidienne.
J’ai été particulièrement intéressé par le travail qui est fait dans le domaine du chant byzantin en langue arabe par le père Séraphin, et en langue française par Ziad (l’arabe comme le français n’étant pas les langues d’origine de l’hymnographie), et j’ai apprécié de pouvoir les rencontrer et parler avec eux. C’est un sujet sur lequel j’ai moi-même consacré du temps dans un autre style de chant liturgique, le chant polyphonique slave. Nous partageons la même conviction que la musique et le texte doivent être travaillés ensemble pour en souligner le sens et porter efficacement la prière.
Il faut savoir qu’au sortir de la domination ottomane, après la première guerre mondiale, la vie spirituelle au Liban était très dégradée, et la plupart des monastères en ruine.
La nouvelle vitalité de la vie spirituelle a été rendue possible grâce à un renouveau monastique associé à un ressourcement théologique dans la deuxième moitié du XXe siècle. Et ce renouveau a rejailli sur les paroisses. L’une des personnalités les plus représentatives, et qui résume à elle seule tout ce processus, est le père Isaac Atallah (1937-1998). Originaire du Mont-Liban, très tôt consacré à la vie monastique, il est parti étudier la théologie à Thessalonique, en Grèce, et est devenu disciple de saint Païssios au Mont-Athos. Le père Isaac a eu une influence déterminante sur la revitalisation des monastères au Liban, et il s’occupait en même temps de la vie spirituelle des villageois.
Dans ce contexte, les orthodoxes libanais se sont réapproprié leur patrimoine spirituel. Le clergé est d’origine locale et arabophone (et non venant en partie de Grèce comme à Alexandrie ou à Jérusalem). Les saints locaux, qui avaient été oubliés suite à l’imposition du synaxaire grec, sont redécouverts et vénérés. Il est réconfortant de voir la vitalité de cette Église qui évolue dans un Liban complexe et pluriconfessionnel, et dans une région pleine de tensions.
père André Jacquemot





