“Osons espérer!”, En mémoire de l’archevêque Anastase d’Albanie

Funérailles de l'archevêque Anastase d'Albanie, Artisan infatigable de la Résurrection de l’Église

Mgr Anastase d’Albanie Artisan infatigable de la Résurrection de l’Église

Artisan infatigable de la résurrection de l’Église orthodoxe d’Albanie depuis 33 ans, son archevêque Anastase, au nom prédestiné, est entré mardi 28 janvier 2025 une dernière fois, et pour n’en plus sortir, dans la majestueuse cathédrale construite à son initiative au cœur de la capitale albanaise et placée par lui sous le vocable de la Résurrection du Christ, accompagné et porté par les sept évêques du synode de l’Église d’Albanie reconstitué par lui et les dizaines de prêtres et de diacres par lui ordonnés, entouré par une foule émue et reconnaissante, jetant des fleurs sur son chemin et sur son cercueil ouvert.

Pour comprendre la force de cette image, il faut se replonger dans l’Albanie que Mgr Anastase (Janullatos) a trouvée quand il y est arrivé en qualité d’exarque du Patriarcat œcuménique en 1991 : depuis 23 ans, ce pays (qui comptait alors environ 65 % de musulmans, 22 % d’orthodoxes et 10 % de catholiques) avait le triste privilège d’être le seul au monde à avoir été déclaré « pays athée », non par une loi mais par sa constitution ; toutes les églises et mosquées du pays avaient été détruites ou transformées au service d’institutions diverses, tous les clercs avaient été arrêtés voire exécutés ou a minima reconvertis de force dans des professions diverses, toute pratique religieuse était rigoureusement prohibée.

Dernier pays européen à se libérer du carcan communiste (qui plus est d’un communisme de type stalinien qui l’avait conduite à un isolement total et au bord de la famine), l’Albanie venait tout juste en 1991 de cesser cette répression antireligieuse et des communautés commençaient à se regrouper ici et là en plein air ou dans des églises en ruines : tout était à reconstruire. Avec pour toutes archives deux feuilles de papier, entouré d’une poignée de vieux prêtres ayant survécu aux persécutions, mais sachant dès les premiers jours de sa mission, identifier des jeunes gens de valeur et leur confier des charges sacerdotales ou autres, Mgr Anastase, fut peu après élu, en 1992, à titre exceptionnel par le Saint-Synode de Constantinople, au siège primatial de cette Église, autocéphale depuis 1937 mais dont la hiérarchie avait été anéantie par le pouvoir athée.

C’était là la demande instante des fidèles orthodoxes d’Albanie, qui avaient compris depuis un an et demi la chance qui était la leur de l’avoir pour bon pasteur ; mais jusqu’à la fin de sa vie Mgr Anastase eut à subir l’hostilité de nombreux politiciens et publicistes nationalistes qui n’acceptaient pas qu’un Grec fût à la tête d’une des principales communautés religieuses du pays. Refusant catégoriquement d’entrer dans des polémiques stériles, c’est par son œuvre que cet homme profondément humble et pacifique leur répondit sans relâche, notamment par la formation d’une hiérarchie et d’un clergé autochtones, preuve s’il en est que son objectif était bien la renaissance d’une Église locale d’Albanie, telle qu’elle est aujourd’hui miraculeusement éclose, avec l’albanais pour langue liturgique et d’enseignement (sauf dans quelques petites communes périphériques où vivent des minorités nationales).

Cette œuvre fut immense et ne peut être appréhendée qu’au souvenir de la devise que l’archevêque Anastase aimait à répéter : « Osons espérer ! » Au cours de ces 33 ans, sous sa supervision directe, 400 églises et chapelles ont été reconstruites ou restaurées, un séminaire a formé des dizaines de cadres, de nombreux iconographes et autres artisans ont renoué avec la riche tradition artistique ecclésiale albanaise pour embellir ces églises, d’innombrables ouvrages ont été publiés… Lui qui avait participé à la création de Syndesmos, fédération mondiale de la jeunesse orthodoxe, organisa dès les premières années de son ministère des camps de jeunes en été. Dès les premiers jours également, et à une échelle étonnante, il affirma que l’Église ne pouvait pas vivre que pour elle-même et qu’elle devait mener une œuvre sociale au bénéfice de tous dans ce pays alors misérable : à son initiative, elle a ouvert des établissements d’enseignement primaire, secondaire et supérieur ainsi que de nombreuses institutions sanitaires et sociales, mené des travaux publics (routes, adductions d’eau…), contribué à l’accueil des 900 000 réfugiés kosovars de 1999 (et par là-même donné à ces réfugiés presque tous musulmans une image positive et aimante de l’Orthodoxie).

Les Albanais sont fiers, à juste titre, de leur exemplaire coexistence religieuse et de ce que leur identité nationale transcende leur diversité confessionnelle. Mgr Anastase s’est pleinement inscrit dans cette tradition et parmi les nombreux témoignages exprimés au cours des dernières semaines de sa vie terrestre, on peut retenir en particulier celui, touchant, du comité interreligieux dont il avait été l’un des fondateurs. Lors de ses obsèques nationales, jeudi 30 janvier, les chefs des communautés musulmanes (sunnite et bektachie) et catholique étaient bien sûr là au premier rang, d’un côté du cercueil, alors que les plus hautes autorités du pays, de diverses confessions, étaient placées de l’autre côté.

A l’image de ce prélat polyglotte d’une grande érudition religieuse et laïque, les oraisons funèbres prononcées en son honneur furent à la fois touchantes et d’une rare élévation intellectuelle et spirituelle. Le locum tenens, le métropolite Jean de Kortcha, rappela que plus encore qu’à son œuvre édificatrice inouïe, Mgr Anastase donnait de l’importance à l’attention et à l’enseignement dont devait bénéficier chaque être humain, lui qui continuerait d’intercéder pour son troupeau qu’il avait tant aimé. Parlant d’amour elle aussi (probablement l’un des mots que l’archevêque prononça le plus souvent au cours de son ministère), une nièce venue d’Athènes rappela l’homme simple qu’il avait été en famille et transmit, sous les applaudissements spontanés de l’assistance, les remerciements de celle-ci à ses « frères albanais qui l’avaient tant aimé ». Le Premier ministre grec, venu avec une importante délégation rendre un dernier hommage à l’un des fils les plus éminents de son pays, partagea aussi des souvenirs personnels de cet « homme saint et sage » qui joua un rôle prépondérant dans la relation entre les deux pays voisins. Le Premier ministre albanais, dans un vibrant hommage acclamé par l’assistance, salua celui qui était venu « comme un prêtre grec » mais qui était devenu « Anastase d’Albanie », qui plus qu’aucun étranger avant lui s’était « identifié » à sa deuxième patrie et qui, à sa demande, reposerait pour toujours en terre albanaise (dans un caveau sous l’autel de la cathédrale). Le patriarche œcuménique, qui présidait la cérémonie, déplorant « qu’était tombé un grand pilier de l’Église orthodoxe » assura l’Église autocéphale d’Albanie du soutien dans cette épreuve et au-delà de l’Église-mère de Constantinople avant de saluer une dernière fois son « frère Anastase » sans arriver à cacher son émotion.

Plus que jamais, on pouvait ce jour ressentir la force et l’actualité du tropaire pascal : c’est parce qu’elle était morte sous les coups du régime athée que l’Église d’Albanie (qui n’allait pas très bien même avant ces persécutions) est renée sous la conduite de ce prélat charismatique au nom résurrectionnel qui en temps ordinaire ne serait pas allé dans ce pays étranger, avec pour centre et pour symbole une impressionnante cathédrale de la Résurrection, dont l’architecture étonnante est un hymne à la fusion harmonieuse de la tradition et de la modernité, un témoignage de la présence de l’Église dans le monde (dans ses soubassements a été aménagée la meilleure salle de concert de Tirana, qui accueille de nombreuses manifestations culturelles de haut niveau artistique) et surtout l’affirmation victorieuse d’une communauté orthodoxe vivante, composante essentielle de l’État et de la société albanais.

Michel Tarran

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